dimanche 5 avril 2015

56. JEAN-CHRISTOPHE RUFIN : Globalia


Voilà un livre hors du commun...
un livre qui restera, à mon avis, dans vos mémoires...

Globalia est une fable politique, un roman d'anticipation
dans la lignée du "Meilleur des mondes" ou de "1984"....

Au travers des aventures de deux jeunes gens
d'une vingtaine d'années, Kate et Baïkal,
ce roman dénonce ce que pourrait devenir notre société mondialisée
si certaines de ses tendances étaient poussées à leur paroxysme :

fracture définitive entre les riches et les pauvres,
dépolitisation totale, ignorance de l'histoire,
hédonisme individualiste,
peur obsessionnelle du terrorisme,
des risques écologiques et de la paupérisation
 utilisée comme facteur de cohésion sociale,
contrôle de l'information et de la force publique
par un oligopole de sociétés multinationales.

La force de l'auteur est d'avoir écrit un livre qui,
bien que de "science-fiction"
nous ramène à chaque page ou presque
à notre société actuelle... tous les excès évoqués
ont comme un parfum de "déjà vu"...
ou de "presque vu"...
ce qui en rend la lecture à la fois captivante
 et...terrifiante.

Un chef d'oeuvre sur le fond...
et sur la forme aussi,
car l'écriture est tout en finesse.

Plus de  détails
dans la vidéo ci-dessous :



56. CITATIONS CHOISIES

En Globalia
On n’écrit plus, tout est informatisé
On vit vieux avec toute sorte de chirurgie esthétique
Une loi bannit toute utilisation industrielle des produits naturels 
(un des textes les plus anciens de Globalia) : bois pour le papier, le cuir…
Les voitures roulent seules, elles ont l’anticollision, le radar latéral, le GPS…
La moyenne pour avoir des enfants est de 61 ans
Les feux sont interdits, l’oxygène élevé au rang de bien précieux.


Les livres sont morts dans leur graisse. 
Chaque fois que les livres sont rares, ils résistent bien. 
A l’extrême, si vous les interdisez, ils deviennent infiniment précieux. 
Interdire les livres, c’est les rendre désirables. 
Toutes les dictatures ont connu cette expérience. 
En Globalia, on a fait le contraire : on a multiplié les livres à l’infini. 
On les a noyés dans leur graisse jusqu’à leur ôter toute valeur, 
jusqu’à ce qu’ils deviennent insignifiants.


Globalia, ou nous avons la chance de vivre, 
proclamait le psychologue, est une démocratie idéale. 
Chacun y est libre de ses actes. 
Or la tendance naturelle des êtres humains est d’abuser de leur liberté, 
c’est à dire d’empiéter sur celle des autres. 
La plus grande menace sur la liberté, c’est la liberté elle-même. 
Comment défendre la liberté contre elle-même ? 
En garantissant à tous la sécurité. 
La sécurité c’est la liberté. La sécurité, c’est la protection. 
La protection, c’est la surveillance. 
La surveillance, c’est la liberté. »


Toute la planète était commise à l’obligation de fournir chaque jour 
son quota d’accidents de transports, de meurtres, 
d’escroquerie et de colère des éléments…. 
Les victimes étaient les véritables vedettes de ces spectacles… 
Malgré le choc et la douleur, on percevait toujours dans leurs yeux 
le reflet d’un immense bonheur : 
celui d’acquérir un instant une existence réelle dans le monde virtuel.


Le problème, je vous l’ai dit, c’est que les gens ont besoin de la peur… 
Pourquoi croyez-vous qu’ils allument leurs écrans chaque soir ? 
Pour savoir à quoi ils ont échappé… La peur est rare, voyez-vous. 
La vraie peur, celle à laquelle on peut s’identifier, 
celle qui vous frôle au point de vous cuire la peau, 
celle qui entre dans la mémoire et y tourne en boucle jour et nuit. 
Et pourtant, cette denrée-là est vitale. 
Dans une société de liberté, c’est la seule chose qui fait tenir les gens ensemble. 
Sans menace, sans ennemi, sans peur, pourquoi obéir, pourquoi travailler, 
pourquoi accepter l’ordre des choses ?
 Croyez-moi, un bon ennemi est la clef d’une société équilibrée. 
Cet ennemi-là, nous ne l’avons plus…. 
Nous sommes victimes de notre succès, en un sens. 
La protection sociale a bien travaillé. 
Les églises, les mosquées, les synagogues, les sectes, 
les banlieues, les associations sont truffées d’indicateurs. 
Tout est donc sous contrôle. 
Le danger, nous l’avons repoussé à l’extérieur, dans les non-zones. 
Mais les non-zones sont isolées, morcelées,
 à ce point bombardées que toute force organisée y a été aussi cassée…. 
Si nous voulons de bons ennemis, ce sera à nous de susciter des vocations. 
La vôtre, par exemple. Nous vous pourvoirons seulement de l’indispensable 
pour que vous puissiez survivre.


Nous cherchons la haine, pas le mépris. Il faut qu’il soit pris au sérieux. 
C’est pourquoi nous envisageons d’organiser rapidement
 la fuite de quelques documents soigneusement élaborés par nos soins. 
Ils prouveront que le Nouvel Ennemi 
a été actif et nuisible dès son plus jeune âge.


Ce programme peut être résumé en trois points :
- Séparation stricte et définitive entre ce qui devra constituer Globalia 
et ce qu’il faut rejeter à l’extérieur.
- Destruction de toute forme d’organisation politique hors de Globalia
- Maintien d’un  haut degré de cohésion sur tout notre territoire 
grâce à une forte armature de sécurité intérieure.
Toutefois, on ne saurait insister sur l’importance des mentalités. 
La cohésion en Globalia ne peut être assurée 
qu’en sensibilisant sans relâche les populations à un certain nombre de dangers : 
le terrorisme bien sûr, les risques écologiques et la paupérisation. 
Le ciment social doit être la peur de ces trois périls 
et l’idée que seule la démocratie globalienne
peut leur apporter un remède.


Vous continuez de rêver d’un monde ou les qualités que vous sentez en vous, 
le courage, l’imagination, le goût de l’aventure et du sacrifice trouveraient à s’employer. 
Et c’est pour cela que vous regardez vers les non-zones…. 
Après toutes ces années d’effort pour éradiquer l’idéalisme,
 l’utopie, le romantisme révolutionnaire, 
découvrir encore des esprits comme le vôtre
 relève vraiment du miracle…

POSTFACE :
Dans le monde de Globalia, 
qui n’est autre que celui d’une démocratie
 poussée aux limites de ses dangers, 
je n’aurais, moi aussi, qu’un désir : m’évader. 
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Jean-Christophe Rufin
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