jeudi 8 mai 2014

42. CITATIONS CHOISIES


Nous connaissons dans notre occident deux voies
quand nous sommes dans un état d'étouffement, d'étranglement :

l'une, c'est le défoulement, c'est crier,
 c'est exprimer ce qui était alors rentré.
 Il y a de nombreuses thérapies sur ce modèle
 et c'est probablement quelque chose de très précieux
 pour faire déborder le trop-plein.
Mais, au fond, toute l'industrie cinématographique
 est fondée sur ce défoulement, cette espèce d'éclatement
 de toute l'horreur, de tout le désespoir rentré,
 qui, en fait, le prolonge et le multiplie à l'infini.

 L'autre réponse , c'est le refoulement :
avaler des couleuvres, et devenir lentement ce nid de serpents
 que nous sommes si souvent, ces nids de serpents sur deux pattes.

Et le troisième modèle qui nous vient de l'Orient et qu'incarnait Dürckheim :
s'asseoir au milieu du désastre, et devenir témoin,
 réveiller en soi cet allié qui n'est autre
que le noyau divin en nous.

J'ai rencontré, voilà quatre jours,
 en faisant une conférence à Vienne, une femme ;
 et c'est une belle histoire qu'elle m'a racontée
 qui exprime cela à la perfection.
Elle me disait, à la perte de son unique enfant, 
avoir été pendant des mois et des mois ravagée de larmes et de désespoir...

Et un jour, devant un miroir elle a regardé ce visage brûlé de larmes
 et elle a dit :
 "Voilà le visage ravagé d'une femme qui a perdu son enfant unique.", 
et à cet instant, dans cette fissure,
cette seconde de non-identification, 
où un être sort d'un millimètre de son désastre et le regarde,
 s'est engouffrée la grâce.
En un instant, dans une joie indescriptible, 
elle a su : "Mais nous ne sommes pas séparés."

Et avec cette certitude, le déferlement d'une joie indescriptible
 qu'exprimait encore son visage.
 C'était une femme rayonnante  de cette plénitude et de cette présence
 qu'engendre la traversée du désastre.
 Il existe paraît-il, dans un maëlstrom,
un point où rien ne bouge. 
Se tenir là !

Ou encore, pour prendre une autre image : 
dans la roue d'un chariot emballé,
il y a un point du moyeu qui ne bouge pas. 
Ce point, trouver ce point.

Et si, un seul instant, j'ai trouvé ce point, ma vie bascule
 parce que la perspective est subitement celle de Job,
 cette perspective agrandie de la grande vie derrière la petite vie,
 l'écroulement des paravents, l'écroulement des représentations,
un instant, voir cette perspective agrandie.
.
Christiane Singer
.

2 commentaires:

  1. Irradiante Christine Singer !
    Elle m'accompagne depuis longtemps, tantôt derrière moi, tantôt à côté, tantôt devant moi, selon les mouvements de la Vie... Un jour elle m'avait touchée le bras et j'en garde encore la sensation.. comme un toucher de l'être...contaminant..et que dire de ses mots, ciselés comme des diamants, percutants comme des flèches..
    Merci La Licorne pour ce re-surgissement !
    L'Hippocampe

    RépondreSupprimer
  2. Tout est lit dans cet extrait! Fabuleux... Merci

    RépondreSupprimer